§ Appel à contributions: Comédies Animales

Finitude, captivité, pauvreté ontologique, silence, souffrance, exploitation, mort. À quelques importantes exceptions près, la tonalité dominante dans le champ encore jeune des études animales aura été mélancolique. L’animal qui naguère peuplait nos contes et nos fables est devenu désormais une figure pathétique, pour ne pas dire tragique. Or, est-il encore possible aujourd’hui, serait-il éthique, de concevoir et de représenter les animaux sur le mode comique, comme le demande Ursula K. Heise ? Non par simple provocation, non qu’il y ait matière à se réjouir à l’heure de la sixième extinction de masse, mais pour contrarier ou déjouer la connivence tacite entre le sort réservé aux animaux à l’époque moderne et ce que dans un clin d’œil au philosophe Jeremy Bentham nous pourrions appeler la jérémiade animale. Car si, comme l’affirme Jacques Derrida, la question de Bentham—Peuvent-ils souffrir ?—« change tout » en faisant du pathos le terrain privilégié et le principe même de la pensée contemporaine sur l’animal; si, comme le suggère J. M. Coetzee notre époque a appris à « cultiver de la compassion » à l’égard des animaux, c’est au prix d’une victoire absolue de l’humain sur les autres espèces. Victoire en grande partie fantasmée, contestable et contestée, mais aux conséquences bien réelles. Il ne s’agit pas de minimiser les bénéfices de cette sensibilité moderne à la souffrance animale, qui a contribué à l’établissement des lois contre le traitement cruel du bétail au début du dix-neuvième siècle, ni d’en méconnaître les effets pervers dans l’exploitation économique et symbolique des animaux. Nos interrogations portent précisément sur ce que cette jérémiade a pu occulter dans nos façons de voir et de concevoir ce que l'on continue d'appeler « l’animal ».

Saura-t-on encore débusquer, dans nos archives philosophiques et littéraires, une figure animale qui ne se laisse pas épuiser par les rubriques de l’impuissance ou du deuil ? Dans quelles œuvres baroques, quels bestiaires fabuleux, quels traités expérimentaux l’animal est-il signe d’exubérance et non de manque ? Quelles voies nous ouvrent la littérature des deux derniers siècles, qui ne réduisent pas l’animal à un trope nostalgique ?

Ce numéro sera l’occasion d’interroger, au cœur et en marge du canon anglophone, les enjeux éthiques, politiques, épistémologiques et littéraires que soulève l’étude des comédies animales. À rebrousse-poil de l’épistémé moderne, on pourra faire jouer la métis, une forme d’intelligence rusée associée à la figure comique du trickster afro-américain et amérindien (Wole Soyinka, Louise Eldrich) ou se pencher sur les spécimens défiant toute classification qui peuplent la science-fiction (H.P. Lovecraft, Octavia Butler, China Miéville). On pourra également convoquer les univers carnavalesques et absurdes où cohabitent autrement animaux humains et non-humains (Lewis Carroll, Samuel Beckett, Richard Brautigan). Dans tous les cas, on entendra dans l’écho balzacien de notre titre une invitation, non seulement à rendre aux mondes animaux l’architecture riche et complexe que La Comédie humaine empruntait à Cuvier pour son « histoire naturelle de la société », mais aussi à repenser ces mondes en relation dynamique et complice avec les mondes humains, comme nous l’enseigne l’éthologie.

Les articles (30 000 – 55 000 caractères) pourront 
être rédigés en français ou en anglais.  
Propositions détaillées (300-500 mots) à envoyer à: 
Antoine Traisnel (antoinetraisnel@gmail.com) et
Anne Ullmo (anneullmo1@gmail.com)
Date limite d’envoi des propositions : 1er juin 2017.  
Notification d’acceptation : 8 juin 2017.  
Date limite d’envoi des articles : 30 octobre 2017.